Comprendre les modèles économiques des agriculteurs urbains pour mieux les soutenir

Pour que les fermes urbaines puissent être préservées, et même pour qu’elles puissent se développer, elles devront être viables économiquement sur le long terme. C’est le point de départ des recherches d’une équipe de la South Westphalia University of Applied Sciences (Fachhochschule Südwestfalen) en Allemagne, et plus spécifiquement, de Bernd Pölling, qui y effectue son doctorat. Ces recherches montrent l’importance de bien comprendre les modèles économiques des exploitations agricoles urbaines pour mieux les soutenir.

Urban_Farm
The Urban Farm at the University of Oregon

Le contexte urbain : opportunités et défis pour la viabilité économique des fermes

Le contexte urbain crée à la fois des opportunités et des défis pour les fermes urbaines. Les chercheurs ont défini les fermes urbaines comme des activités agricoles et horticoles orientées vers le marché, à la fois dans la ville, mais également à sa périphérie proche.

Cette localisation, est, d’un côté, une formidable opportunité pour ces exploitations. En effet, elles sont proches d’un énorme marché, et peuvent y accéder facilement. Cela ouvre un grand nombre d’opportunités.

D’un autre côté, leur localisation est aussi leur plus grand défi. En effet, l’agriculture n’est qu’une activité parmi d’autres en concurrence pour la terre dans la périphérie des villes. Les agriculteurs urbains sont confrontés à la fragmentation foncière, à l’artificialisation, mais également à des conditions de bail incertaines. Par ailleurs, l’agriculture n’est pas vraiment la priorité des politiques d’urbanisme, et les planificateurs urbains ne sont pas toujours sensibilisés aux spécificités de cette activité. Dans ces conditions, produire est plus complexe près des villes. Pour joindre les deux bouts, il n’est pas possible de seulement se reposer sur la vente de ses produits sur le marché de masse, anonyme, via des circuits longs, voire mondialisés.

Spécialisation bas coût, différentiation, diversification : les trois modèles économiques des fermes urbaines

Comment l’agriculture s’adapte-t-elle à ce contexte urbain ? Pour répondre à cette question, les chercheurs se sont appuyés sur une revue de la littérature scientifique ainsi que sur une étude de la région de la Ruhr, en Allemagne. Ils ont mis en évidence que tous les exploitants ne répondent pas à cette pression de la même façon. Les fermiers urbains adoptent deux stratégies principales, qui se traduisent en trois modèles économiques.

La première stratégie vise à réduire les coûts et à se spécialiser dans des produits (principalement horticoles) qui ont une grande valeur ajoutée et sont rapidement périssables. Ce modèle économique est appelé spécialisation bas coût. Cependant, les systèmes alimentaires contemporains fragilisent les exploitants urbains et cette production à haute valeur ajoutée n’est pas suffisante pour maintenir la rentabilité de l’activité sur le long terme.

La seconde stratégie vise, elle, à exploiter de nouvelles sources de revenus en s’adaptant à la demande des citadins :

  • Tout d’abord, alors que de plus en plus d’habitants des villes cherchent à développer des relations plus directes avec les producteurs, certaines exploitations choisissent d’aller plus loin que la seule production et la vente sur des marchés anonymes. Elles développent des activités de transformation ou de distribution qui leur permettent de vendre en direct aux consommateurs. On peut citer notamment les magasins à la ferme, les marchés de producteurs, les sites de cueillettes, les livraisons par AMAP, etc. Cette intégration verticale leur permet d’occuper une niche qui les protègent du marché international. Ce modèle économique est appelé différentiation.
  • Ensuite, certaines fermes choisissent de répondre à la demande des citadins pour plus d’activités en lien avec la nature. Elles développent de nouveaux services à visée touristique, éducative, sociale, gastronomique ou plus généralement de loisirs. Ce modèle économique est appelé diversification.

De plus en plus de fermes urbaines diversifient leurs activités : doit-on s’en inquiéter ?

Selon Bernd Pölling, on constate dans les pays d’Europe de l’Ouest, les Etats-Unis et le Canada une évolution similaire vers la diversification des fermes urbaines. Par exemple, dans la région de la Ruhr, on estime que le nombre d’exploitations horticoles a baissé de moitié entre 1999 et 2010. La terre qui était auparavant utilisée à la production alimentaire sert désormais à la fourniture d’activités de loisirs, et notamment des activités équestres.

On peut regretter qu’une terre auparavant productive soit détournée de l’alimentation. Cependant, ce qui qui y était produit auparavant n’était pas forcément destiné à la ville, car les exploitations vendaient sur le marché mondial. De nos jours, on peut faire l’hypothèse suivante : d’un côté, moins de nourriture est produite à proximité des villes à cause de cette diversification et de l’artificialisation de terres, mais, de l’autre, une partie plus importante de l’alimentation produite près des villes est directement utilisée pour nourrir les citadins à proximité. La coexistence de modèles économiques comme la différenciation et la diversification ont pour conséquence un tissu agricole urbain et péri-urbain très divers.

Les villes doivent sécuriser l’accès à la terre

Cette recherche montre que les agriculteurs urbains ont été capables de se saisir des opportunités que le contexte urbain représente, et d’adapter leurs activités aux demandes des citadins. Si les politiques alimentaires des villes veulent soutenir ces activités, leur premier défi est de sécuriser l’accès des agriculteurs à la terre. Cela implique de :

  • Premièrement, protéger les terres agricoles via des politiques vraiment efficaces,
  • Ensuite, s’assurer que les baux des exploitations urbaines sont assez longs pour permettre aux fermiers de planifier leur activité et son évolution. Par exemple, il est difficile de se lancer dans une conversion vers l’agriculture biologique quand on a seulement un bail d’1 ou 2 ans.

Cette recherche montre également le rôle crucial que les citadins ont sur l’évolution de l’agriculture urbaine. En effet, leur demande, que ce soit de liens plus directs avec les producteurs, ou d’accès à des activités de loisirs, a un impact direct sur les périphéries des villes et la capacité de ces dernières à produire l’alimentation dont ils ont besoin.


Sources:

Pölling, B. (2016), “Comparison of farms structures, success factors, obstacles, clients’ expectations and policy wishes of urban farming’s main business models in North Rhine-Westphalia, Germany”, Sustainability, vol. 8,446

Pölling, B., Mergenthaler, M., Lorleberg, W. (2016), “Professional urban agriculture and its characteristics business models in Metropolis Ruhr, Germany”, Land Use Policy, vol. 58, pp. 366-379

N.B. : l’auteure remercie Bernd Pölling pour sa relecture et ses conseils.

Source image : The Urban Farm at the University of Oregon

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