Travailler sur l’alimentation, oui, mais par où commencer ?

brush-1683134_1920

Londres, Belo Horizonte, Detroit, Amsterdam, Nairobi… certaines villes ont été des pionnières de l’action locale sur l’alimentation. Deux travaux parus cette année (Halliday, 2017 ; IPES Food, 2017) analysent leur action. Utile pour toute ville souhaitant se lancer dans une action en faveur de l’alimentation durable !

Petit tour d’horizon de quelques conseils clés avec Jess Halliday, auteure de ces travaux.

Pour commencer, faire quelques recherches…

Une première étape évidente pour n’importe quelle action publique est de rassembler des informations sur le contexte et les défis associés à cette action. Cela doit inclure bien sûr les données de base, qui serviront de point de référence à l’action, et également une analyse plus globale de l’environnement politique et des priorités locales afin de pouvoir mieux comprendre comment les relier aux enjeux alimentaires.

Cela peut être utile, à ce stade, de travailler avec le monde académique. Par exemple, à Amsterdam (Pays-Bas), les élus et les techniciens de la ville ont collaboré avec des chercheurs pour mettre au point un cadre conceptuel robuste pour le programme Healthy Weight.

Second conseil : identifiez vos marges de manœuvre, et comment les faire changer si nécessaire

Les acteurs des politiques alimentaires urbaines doivent ensuite analyser ce qu’il est possible pour eux de faire dans le contexte politique et administratif dans lequel ils se trouvent. Selon les pays, les collectivités locales auront des compétences, et donc des leviers d’action, différents. Par exemple, le maire de New York a le pouvoir de restreindre l’utilisation de mauvaises graisses dans la restauration rapide alors que son homologue londonien n’a pas de pouvoir législatif et peut seulement promouvoir des approches volontaires d’entreprises pour une alimentation saine.

Cela peut être frustrant, car cela veut dire que certaines villes peuvent faire des choses formidables qui ne sont pas possibles pour vous. Est-ce cependant un souci ? D’après Jess Halliday (co-auteure du rapport IPES Food et auteure du chapitre Objectifs et leviers des villes pour une alimentation durable dans l’ouvrage Construire des politiques alimentaires urbaines. Concepts et démarches), il est avant tout important de comprendre qui fait quoi et à quel niveau, de façon à influencer les bonnes personnes… voire à demander de nouvelles compétences ! Par exemple, le Grand Philadelphie (Etats-Unis) a demandé à l’état de mettre en place des abattements d’impôts et autres incitations fiscales pour les agriculteurs afin de soutenir la production d’aliments frais pour ses marchés locaux. De son côté, la ville de Detroit (Etats-Unis) a fait le constat qu’elle ne pouvait pas réguler l’agriculture urbaine à cause d’une loi de l’état du Michigan. Elle a négocié celui-ci pour obtenir cette compétence.

Troisièmement, préparez-vous à parler à beaucoup de monde !

La politique alimentaire urbaine implique un dialogue avec un grand nombre de parties prenantes :

  • Tout d’abord, au sein de la collectivité locale elle-même. L’alimentation est en effet, par nature un sujet transversal. Les acteurs qui peuvent agir sur le système alimentaire sont donc éparpillés dans de nombreux services (aménagement, urbanisme, éducation, marchés publics, développement économique local…), sans qu’il n’y ait vraiment de tête de file. Jess Halliday le souligne : « l’alimentation est l’affaire de tous et de personne ». Pour cette raison, certaines villes ont mis en place des formations inter-services pour que des techniciens d’horizons différents apprennent à parler le même langage. Nairobi (Kenya), par exemple, a rassemblé dans une formation ses agents des départements de santé publique et d’urbanisme pour s’assurer qu’ils aient une vision commune de la mise en place du Nairobi Urban Agriculture Promotion and Regulation Act. Belo Horizonte (Brésil), a, de son côté, été un cran au-delà en créant une agence dédiée pour coordonner toutes les questions ayant trait à l’alimentation.
  • Ensuite, au sein de votre ville et au-delà. Les autorités urbaines ne peuvent pas agir seules. Elles ont besoin d’impliquer un large spectre de parties prenantes locales, des organisations de la société civile aux entreprises de l’agro-alimentaire. Par exemple, le travail de la société civile de Nairobi a permis de donner une voix collective aux fermiers autrefois absents de la politique alimentaire de la ville. De l’autre côté du monde, les acteurs engagés dans l’alimentation durable de la région autour de Toronto (Canada) ont trouvé de nouvelles manières d’engager les chefs d’entreprises agro-alimentaires, qui n’ont pas le temps de participer aux instances de gouvernance traditionnelles, en les consultant en bilatéral, ou en organisant des évènements spécialement pour eux. Les acteurs en charge des politiques alimentaires urbaines doivent également prendre le temps d’écouter ceux qui seront le plus affectés par la politique, et leur rendre des comptes sur ce qui a (ou n’a pas) fonctionné.

Quatrièmement, soyez flexible dans votre façon d’organiser votre action

L’analyse de l’action des pionniers permet également de mettre en lumière qu’il n’y a pas une façon unique d’organiser l’action. Si les conseils de politique alimentaire (voir notre dernier article sur le sujet) ont gagné en visibilité ces dernières années, ils ne sont pas la seule façon de faire. D’autres solutions incluent, par exemple, mettre en place une mission formelle dans la collectivité locale elle-même, ou, à l’autre bout du spectre, se reposer sur la capacité de la société civile locale à organiser l’action.

Le choix se fera en fonction de la structure administrative locale, de la volonté politique, et du niveau de confiance existant entre les acteurs. A Bristol (Royaume-Uni), il y a une longue tradition de militantisme de la société civile et de travail avec la collectivité. Un conseil de politique alimentaire a été mis en place pour influencer la politique depuis l’extérieur de la collectivité et pour favoriser la prise de conscience sur ces sujets parmi les citoyens. Mais, de l’avis de Jess Halliday, cela peut ne pas marcher dans d’autres contextes. Même pays, autre ville, à Manchester, la société civile a historiquement joué un rôle moins important dans les politiques locales. L’instance de politique alimentaire est donc intégrée aux services techniques de l’autorité locale (même si, bien sûr, la société civile et les entreprises agro-alimentaires sont invitées à participer à un groupe consultatif).

Un point crucial à garder en tête est que le positionnement institutionnel de l’action alimentaire doit fournir des moyens d’agir sur les politiques de la collectivité. Cela veut dire que si, par exemple, la santé publique est un axe majeur de l’action politique locale, localiser l’instance de pilotage de la politique alimentaire dans le service en charge de la santé publique peut vous donner un accès direct aux décideurs les plus influents. Si l’instance de pilotage est placée en dehors de la collectivité locale, il faut alors travailler avec des techniciens de la collectivité qui sont écoutés par les décideurs.

Enfin, préparez-vous à une action sur le long terme

Pour finir, une politique alimentaire urbaine ne se construit pas en un jour. Cela prend du temps, et même dans les villes qui ont une longue tradition d’implication sur ces sujets, les personnes en charge de l’alimentation peuvent se sentir en insécurité car les priorités politiques changent. C’est pourquoi il est primordial d’investir dans la mise en place d’évaluations qui permettront de rendre compte des progrès accomplis.

Organisez votre politique alimentaire de manière à survivre aux cycles électoraux. Si vous pouvez démontrer qu’une politique ou un programme fonctionne, il sera plus difficile pour une nouvelle équipe municipale d’y mettre fin du jour au lendemain. Il est également important de tricoter des liens serrés entre la politique alimentaire et le travail au jour le jour de la collectivité, et de mettre en place une gouvernance multi-acteurs pour que tous les efforts ne reposent pas sur le seul soutien de quelques élus.

Avec ces quelques conseils en tête, vous pouvez maintenant vous lancer dans la politique alimentaire de votre ville !


Albane GASPARD – Octobre 2017

L’auteure remercie Jess Halliday pour sa relecture et ses conseils

Source:

Halliday, J. (2017), « Objectifs et leviers des villes pour une alimentation durable », in. Brand, C. et al, (2017), Construire des politiques alimentaires urbaines. Concepts et démarches. Editions Quae, Versailles

IPES-Food. 2017. What makes urban food policy happen? Insights from five case studies. International Panel of Experts on Sustainable Food Systems

Crédit photo : Pixabay

TELECHARGEZ CET ARTICLE EN FORMAT PDF

 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s