Les mille façons de partager la nourriture en ville

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Pour accéder à l’alimentation, quoi de plus normal que de l’acheter ? Partager sa nourriture au-delà des cercles familiaux et amicaux, en revanche, vient moins directement à l’esprit. Or, le partage est une forme fondamentale de coopération qui existait dans les sociétés humaines bien avant le supermarché… Ces dernières années, avec la prise de conscience autour du gaspillage alimentaire et de ses impacts environnementaux, ainsi que l’avènement de l’« économie du partage », les pratiques de partage de nourriture reviennent sur le devant de la scène. Et, en particulier, une attention nouvelle est portée au rôle que les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) peuvent jouer dans leur développement.

Réduction du gaspillage alimentaire, augmentation de la sécurité alimentaire, développement de nouveaux liens sociaux… on associe beaucoup de promesses à ces initiatives. Mais tiennent-elles ces promesses ? Jusqu’à maintenant, il n’y avait pas eu d’inventaire des activités de partage de nourriture pour répondre à cette question. Le projet de recherche européen SHARECITY souhaite y remédier. Les chercheurs ont commencé par produire une typologie du partage de nourriture qui peut être utile à toute ville souhaitant cartographier les initiatives existantes sur son territoire, ainsi qu’une base de données en libre accès de plus de 4 000 initiatives dans 100 villes.

Dans un nouvel article, les chercheurs analysent les caractéristiques de ces initiatives afin de les rendre plus visibles des parties prenantes des systèmes alimentaires urbains.

Partager sa nourriture… mais pas que !

L’équipe de SHARECITY a analysé ce qui était partagé dans ces initiatives. Bien sûr, la nourriture arrive en premier. Cela peut prendre des formes diverses, depuis les programmes d’aides d’urgence comme les banques alimentaires ou les épiceries sociales et solidaires (où les aliments sont donnés ou vendus à une fraction de leur prix à des ménages défavorisés) jusqu’à des Applications numériques qui partagent la localisation de fruits à cueillir, ou qui mettent en contact des utilisateurs souhaitant découvrir de nouvelles cultures culinaires, partager des repas ou rencontrer de nouvelles personnes.

La redistribution de l’alimentation en surplus est au cœur de nombreuses initiatives de partage de nourriture (mais pas de toutes). Les TIC ont permis à des initiatives de naître, comme FoodCloud, plateforme internet qui met en relation les entreprises ayant des surplus avec les associations locales en Irlande et au Royaume-Uni.

En permettant à l’information de circuler dans un groupe plus important de personnes, les TIC ont aussi facilité des pratiques souvent informelles comme le glanage. Cela rend-il pour autant les systèmes alimentaires urbains plus durables ? Des voix se font entendre pour mettre en garde contre la surexploitation des ressources urbaines.

Le partage de nourriture ne concerne pas seulement les aliments en eux-mêmes. Il peut couvrir également :

  • Le partage d’espaces et de matériel de cuisine: certaines initiatives mettent en commun les ressources nécessaires à la préparation alimentaire. Par exemple, Capital Kitchens à Austin (USA), propose des espaces de co-working alimentaires à la location, avec un engagement pour le zéro gâchis. A Portland (USA), Kitchen Share est une bibliothèque publique d’ustensiles de cuisine qui cherche à « construire une communauté via le partage d’ustensiles, de traditions, de compétences et de nourriture ».
  • Le partage de connaissances et de compétences. Par exemple, The People’s Kitchen à Detroit (USA) a pour but de partager les connaissances en cuisine (pour fabriquer du fromage, faire des conserves…) et de permettre aux gens de cuisiner ensemble. Les cuisines communautaires qui, par exemple, apprennent aux enfants à cuisiner des repas sains, sont également un moyen de rassembler les gens autour de la nourriture. Falling Fruit fournit une carte mondiale, développée de façon collaborative, des lieux de cueillette urbains.

L’analyse de la base de données montre que les initiatives partagent en général plusieurs choses, plus de la moitié d’entre elles mettant en commun de la connaissance ou des compétences.

Ainsi, SHARECITY lève le voile sur cette « infrastructure du partage » qui permet aux habitants des villes d’accéder à l’alimentation, ou à des activités liées à l’alimentation, en marge des échanges monétaires conventionnels.

Donner, troquer, vendre, collecter

En écho à la diversité de ce qui est partagé dans ces initiatives, les façons dont le partage a lieu sont également très diverses. Il peut prendre quatre formes :

  • Le don, sans attente de retour. Près de la moitié des initiatives identifiées a adopté cette forme de partage. Il peut s’agir de don de nourriture, mais aussi de temps, par exemple lorsque des gens sont volontaires pour la redistribution alimentaire.
  • Le troc, c’est-à-dire l’échange de nourriture (ou d’éléments liés) contre d’autres biens et services, sans utiliser la monnaie. Cela inclue, par exemple, le temps passé par les membres des AMAP pour travailler sur l’exploitation du fermier ou par les membres des supermarchés communautaires pour faire vivre l’entreprise.
  • La vente : certaines initiatives vendent la nourriture dans un but lucratif, d’autres adoptent un modèle non lucratif.
  • La collecte, qui inclue le glanage, y compris dans les poubelles.

Comment les nouvelles technologies affectent-elles cette infrastructure du partage ? Elles permettent tout d’abord aux organisations d’étendre leurs activités, par exemple en touchant plus de monde grâce à leur site Internet, ou en recrutant plus facilement des participants grâce à des évènements Facebook, des newsletters, etc.

Elles permettent également le développement de services exclusivement en ligne, via des Applis. Seules 10% des initiatives identifiées par les chercheurs sont des applications, mais on peut s’attendre à ce qu’elles prennent de l’ampleur dans le futur. 2/3 des applications ont adopté un modèle à but lucratif, ce qui les placent dans l’économie du partage. Leur choix d’un modèle lucratif peut s’expliquer par le fait que ces Applis nécessitent un investissement initial important, ou encore par le fait qu’elles ne partagent pas les valeurs des autres initiatives de partage. Cependant, on trouve également des Applis à but non lucratif. Un bon exemple est Byhøst, à Copenhague (Danemark), qui soutient le glanage. Dans quelle mesure ces Applis à but lucratif soulèveront-elles les mêmes questions que dans d’autres secteurs (hébergement, transport) ? L’avenir nous le dira.

Vers un écosystème du partage alimentaire ?

La base de données SHARECITY100 est une bonne introduction à la diversité du partage de nourriture en ville. Pour la compléter, les chercheurs viennent de finaliser des cas d’étude détaillés de neuf villes. Ensuite, ils développeront un outil qui permettra de mieux analyser le potentiel de durabilité de ces initiatives de partage alimentaire basées sur les TIC.

Cependant, d’après Anna Davies, qui supervise le projet, on peut d’ores et déjà donner quelques conseils aux villes qui souhaitent donner plus de place au partage dans leurs politiques alimentaires :

  • Premièrement, les villes peuvent cartographier les initiatives existantes sur leur territoire. Cela permet de leur donner de la visibilité et d’identifier des besoins.
  • Ensuite, elles peuvent réfléchir à la façon dont ces initiatives pourraient être mieux connectées au sein d’un écosystème du partage alimentaire, et ce afin d’optimiser leur impact. C’est ici qu’il faut être créatif ! Par exemple, pourquoi ne pas imaginer qu’un équivalent de la League of Urban Canners – une organisation de Boston (USA) qui cueille les fruits dans les jardins privés pour en faire des confitures et des conserves – puisse venir compléter les activités de FoodCloud en Irlande pour ne pas se laisser perdre les fruits arrivés à maturité ?
  • Les villes peuvent aussi s’inspirer de leurs homologues qui arrivent à créer un environnement propice au partage. La base de données a en effet montré que certaines villes avaient un taux d’initiatives par personne très élevé, ce qui laisse à penser que le contexte local a un rôle à jouer.
  • Et enfin, le projet SHARECITY produira un outil qui permettra aux initiatives, et aux villes qui travaillent avec elles, d’améliorer l’analyse de leur impact et la communication autour de celui-ci. Une version Beta de l’outil sera disponible en 2019.

 


 

LE PROJET SHARECITY

“SHARECITY: The practice and sustainability of urban food sharing” est un projet de recherche Horizon 2020 (646883). Il est aussi affilié au Systems of Sustainable Consumption and Production Knowledge Action Network (SSCP KAN) de Future Earth.

Son objectif est d’analyser l’importance et le potentiel de l’économie du partage dans le domaine de l’alimentation pour contribuer à la durabilité urbaine, en :

  • Développant une connaissance théorique approfondie des formes contemporaines de partage alimentaire
  • Générant des données de comparaison internationale
  • Analysant l’impact des initiatives
  • Explorant la façon dont le partage de la nourriture en ville peut évoluer dans le futur.

Le projet a développé la première base de données internationale en libre accès qui présente plus de 4 000 initiatives de partage de nourriture dans 100 villes dans le monde afin d’inspirer de nouvelles initiatives, de participer à l’interconnaissance entre les initiatives et produire une typologie.

Les villes peuvent prendre contact avec l’équipe de recherche si elles souhaitent travailler avec elle sur cette question.

More information at: http://sharecity.ie/


Albane GASPARD – Janvier 2018

L’auteure remercie Anna Davies pour sa relecture et ses conseils

Source: Davies, A. , Edwards, F. Marovelli, B., Morrow, O. Rut, M., Weymes, M. (2017), “Making visible: Interrogating the performance of food sharing across 100 urban areas”, Geoforum, Vol. 86, pp. 136-149

Crédit photo : Pixabay

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