Agriculture urbaine : évitons le copier/coller des projets

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Alors que l’agriculture urbaine est à la mode dans les pays industrialisés, un petit nombre d’exemples iconiques tels que New York ou Berlin jouit d’une grande visibilité à l’échelle internationale.

Un article publié dans Landscape and Urban Planning cette année par des chercheurs d’universités autrichienne, britannique et colombienne nous invite à réfléchir aux limites de ces références lorsqu’elles sont mobilisées dans des politiques ou des projets sans considération des contextes locaux.

Importer des modèles… au détriment de la réalité locale ?

L’article repose sur les observations de projets d’agriculture urbaines effectuées dans deux pays différents : d’un côté, la Colombie (Bogota et Medellin), et de l’autre, l’Autriche (Vienne). Contextes certes différents, mais où l’analyse montre une même logique à l’œuvre. A savoir, la tentation d’utiliser des références et des concepts venant d’autres pays pour légitimer des politiques en faveur de l’agriculture urbaine plutôt que de s’inspirer de l’histoire, pourtant riche, de cette pratique dans ces villes.

Les auteurs mettent en évidence deux des idées principales qui sont utilisées à l’échelle internationale comme des arguments « prêts-à-l’emploi » en faveur de l’agriculture urbaine :

  • Le modèle « subsistance », c’est à dire l’idée que l’agriculture urbaine est un excellent complément aux autres sources d’alimentation des populations urbaines.
  • Le modèle « droit à la ville », c’est la dire l’idée que l’agriculture urbaine est une façon de faire valoir, de façon collective, ses droits sur l’espace urbain.

Ces façons de conceptualiser l’agriculture urbaine ne sont pas fausses en elles-mêmes, précisent les auteurs. Ils soulignent cependant qu’elles ne devraient pas être les seuls utilisées dans une ville donnée car elles peuvent aveugler sur les raisons réelles pour lesquelles ses habitants ont choisi de faire de l’agriculture urbaine.

En Colombie, par exemple, la pratique du jardinage urbain est ancienne et s’explique par d’autres raisons que la subsistance ou le droit à la ville. C’est notamment une façon pour les habitants des quartiers informels de marquer leur propriété sur leur parcelles (en la clôturant avec des buissons qui produisent des baies, par exemple), d’accéder à des plantes médicinales ou de rendre plus beau leur environnement. Ces pratiques ont cependant été méprisées car associées à des populations défavorisées ou des migrants venus des zones rurales.

Pour Eva Schwab, l’auteure principale de l’article, cette situation a des implications politiques. Le fait d’importer en Colombie des références de pays industrialisés, à la mode, pour justifier des pratiques qui existaient déjà est une façon subtile de disqualifier les connaissances et les références existantes. A Vienne, les discours sur le droit à la ville empêchent de voir que seule une petite proportion de la population, la plus éduquée, s’implique dans les nouvelles formes d’agriculture urbaine.

L’agriculture urbaine, ce n’est pas toujours faire les choses ensemble

Ces lectures rapides de l’agriculture urbaine ont une autre limite : elles font des hypothèses qu’il est nécessaire de vérifier dans chaque contexte. L’une d’elles est le fait que les gens veulent faire les choses ensemble. En effet, l’idée selon laquelle l’agriculture urbaine renforce les communautés et l’action collective est très présente. Comme une façon de répondre à l’enjeu de sécurité alimentaire dans le modèle de la subsistance, comme un objectif politique dans celui sur le droit à la ville.

Or, une analyse plus attentive de ce qu’il se passe sur le terrain permet de prendre du recul vis-à-vis de cette dimension collective. De fait, cette lecture par le collectif ne se retrouve pas dans les motivations des jardiniers urbains observées par les chercheurs. Par exemple, à Vienne, l’agriculture urbaine se développe dans les parcs publics, certes, mais parce que les listes d’attente pour les jardins ouvriers sont trop longues. Et le discours général sur le fait de « faire des choses ensemble » ne s’accorde pas bien avec la réalité de parcelles clôturées, seulement accessibles avec une clé. En d’autres termes, avec une privatisation de l’espace public.

Dans la même idée, en Colombie, les chercheurs ont observé un projet où les habitants ont débattu avec la ville sur le fait de clôturer le jardin. Ce jardin était-il un endroit où les ménages pouvaient faire pousser fruits et légumes pour leur consommation personnelle, ou le cœur du quartier ? Pouvait-il être les deux quand les gangs investissent les espaces publics ?

Et si les villes échangeaient plus sur leurs échecs que sur leurs succès ?

Quelles sont les implications de cette analyse en terme de politiques ? Tout d’abord, il faut rappeler que les chercheurs ne disent pas qu’il faut arrêter de s’inspirer des exemples d’autres villes. De fait, cela peut être une sources d’inspiration et d’innovation extraordinaire. Cependant, il faut toujours se demander : est-ce que cet exemple correspond à la situation dans ma ville ? Qu’est-ce que cet exemple m’empêche de voir ? Sinon, le risque est grand de mal comprendre sa situation locale.

Ces modèles ne doivent donc jamais remplacer une analyse fine des contextes locaux. Quelles sont les pratiques d’agriculture urbaine existantes ? Pourquoi les gens le font-ils ? Peut-on construire une politique à partir de cela ? Sans cela, les projets et politiques peuvent être des échecs.

Les implications pour la coopération entre villes sont très importantes : il y a beaucoup à apprendre des projets qui ont été des échecs. L’échange entre villes se concentre habituellement sur les succès. Les villes sont en effet plus enclines à partager leurs bonnes pratiques, qui donnent d’elles une image positive, que leurs échecs. Cependant, échanger plus souvent sur les raisons pour lesquelles les projets d’agriculture urbaine échouent serait de nature à s’assurer que les contextes locaux sont pris en compte de façon satisfaisante.

 


Albane GASPARD – Juin 2018

Urban Food Futures remercie Eva Schwab pour sa relecture et ses conseils

Source: Eva Schwab, Silvio Caputo, Jaime Hernández-García, Urban Agriculture: Models-in-Circulation from a Critical Transnational Perspective, Landscape and Urban Planning, Volume 170, 2018, Pages 15-23

Crédit photo : Photo by Viktor Hanacek

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