Ralentir la « gentrification alimentaire » des villes

  • Les politiques alimentaires urbaines ne sont pas neutres socialement, et elles peuvent soit contribuer à la gentrification, soit la ralentir
  • La gentrification a également un impact sur l’ensemble du système alimentaire : elle chasse les activités de production, de transformation et de logistique alimentaire
  • Les plans d’urbanisme doivent également être dans le radar des militants pour une alimentation locale durable !

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On parle de gentrification lorsque les habitants de certains quartiers urbains sont chassés par une augmentation des prix des loyers. Dans un papier de 2018, Nevin Cohen, du CUNY Urban Food Policy Institute de New York (Etats-Unis) nous rappelle que la politique alimentaire peut jouer un rôle dans ce processus.

Pour commencer, les restaurants à la mode et les supermarchés hauts de gamme

Qu’est-ce qui provoque la gentrification ? Ce phénomène est le résultat de politiques urbaines qui choisissent d’orienter des investissements vers un quartier donné. Les investisseurs sont attirés lorsque la valeur potentielle du foncier est supérieure à sa valeur existante. Les politiques qui visent à augmenter la valeur foncière potentielle sont nombreuses : on peut citer notamment le zonage urbain qui permet d’augmenter la densité ou la fourniture d’équipements (transport public, lieux culturels…). Les promoteurs construisent alors des logements que les habitants existants ne peuvent pas se payer, mais qui attirent des populations plus aisées. C’est là que le cercle vicieux se met en place…

Même des politiques mises en place en toute bonne foi peuvent avoir des conséquences sociales néfastes. Les chercheurs ont même inventé un terme pour qualifier ce phénomène : ils parlent de « gentrification verte » pour décrire le processus par lequel améliorer la qualité de vie dans un quartier peut aboutir à des impacts négatifs sur ses habitants.

Quel rapport avec l’alimentation ? Eh bien, les lieux de consommation alimentaire font partie des équipements qui attirent les classes sociales les plus aisées dans les quartiers qui se gentrifient. Les supermarchés, les marchés publics réhabilités et même les marchés de producteurs jouent un rôle. Les cafés et les restaurants à la mode s’installent. Les supermarchés haut de gamme ciblent les « consomm’acteurs », qui appartiennent généralement aux catégories socio-professionnelles supérieures. Ils créent un « effet Whole Foods ». Il a en effet été démontré que l’ouverture de nouveaux supermarchés de cette marque américaine qui se positionne sur le créneau de la santé a tendance à augmenter le prix des logements dans les environs.

Les prix sont seulement une partie de l’équation. La gentrification a également une dimension symbolique. En effet, en promouvant des codes culturels qui ne sont pas les leurs, ces nouveaux équipements envoient le signal aux habitants historiques qu’ils ne sont plus les bienvenus. Par exemple, les cafés où les travailleurs indépendants tertiaires peuvent venir travailler sont très différents des cafés présents dans ces quartiers de longue date.

Augmenter les prix des loyers et chasser les activités alimentaires existantes

La gentrification crée une spirale qui a un impact sur les commerces alimentaires et les restaurants existants. Lorsque les prix des loyers augmentent, ceux-ci ne peuvent plus se permettre de rester. Cependant, le problème est que les habitants historiques du quartier ont encore besoin de tels services. S’ils disparaissent trop rapidement, ils peuvent se retrouver pris au pièce d’un « mirage alimentaire », c’est-à-dire, d’un quartier où la nourriture est en apparence très facilement accessible, mais pas forcément au prix où ils peuvent la payer.

La gentrification a également un impact sur l’ensemble du système alimentaire. Les espaces autrefois dédiés aux activités de production, de transformation ou de logistique alimentaire sont également chassés par la hausse des prix et remplacés par des usages résidentiels ou commerciaux.

Assurer la sécurité alimentaire dans les quartiers en cours de gentrification

Qu’est-il possible de faire pour atténuer les effets négatifs de la gentrification ? Nevin Cohen souligne que des actions très concrètes peuvent être mises en place. Il s’agit, par exemple, de soutenir voire même de créer des commerces alimentaires qui répondent aux besoins des personnes qui restent dans ces quartiers. Le zonage urbain peut promouvoir la diversité commerciale et ralentir les impacts de la gentrification sur l’environnement alimentaire. Une autre piste : travailler avec les nouveaux supermarchés pour s’assurer qu’ils offrent des emplois aux résidents. Ou encore, éviter de transformer les marchés locaux en attraction touristique et s’assurer que des emplacements sont réservés pour les marchands qui servent la communauté locale.

L’auteur souligne aussi la nécessité pour les acteurs travaillant pour une alimentation plus durable de prendre conscience que les politiques alimentaires ne sont pas neutres socialement, et qu’elles peuvent soit contribuer à la gentrification, soit la ralentir. Même des politiques conçues pour augmenter l’accès à l’alimentation peut avoir des impacts négatifs. Par exemple, inciter des supermarchés à s’installer dans certains quartiers peut augmenter l’accès aux produits frais, mais également, dans le même temps, montrer que celui-ci est en train de changer.

Enfin, l’auteur montre qu’au-delà des politiques alimentaires traditionnelles, il existe de très nombreuses « politiques alimentaires cachées », surtout dans le champ de la planification urbaine, qui ont un impact sur la capacité des habitants à accéder à une alimentation abordable dans leur quartier. Travailler sur la sécurité alimentaire au niveau local ne se limite donc pas aux politiques qui parlent explicitement de l’alimentation. Les plans d’urbanisme doivent également être dans le radar des militants pour une alimentation locale durable !


Albane GASPARD – Février 2019

Urban Food Futures remercie Nevin Cohen pour sa relecture et ses conseils

Source : Cohen, N (2018), Feeding or starving gentrification: the role of food policy, Policy brief

Crédits photo : Photo by Alex Holyoake on Unsplash,

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