Contribuer à l’intégration des migrants via l’alimentation

L’alimentation peut créer des espaces de dialogue interculturel et d’intégration des migrants.

Ces projets doivent avoir pour objectif de rendre leurs participants plus indépendants et moins vulnérables.

Les nouveaux projets doivent bien comprendre les enjeux juridiques, d’accompagnement personnel et d’intégration sur le marché du travail.

Accès au foncier, baux de long-terme, localisation… sont à prendre en compte dès la conception des projets

Les projets alimentaires n’ont-ils pour objectif que de produire à manger, ou peuvent-ils contribuer au changement de nos sociétés ? Un rapport récent issu du projet Food Relations revient sur ces questions. Ecrit par die Agronauten, il explore la façon dont les initiatives alimentaires peuvent soutenir le dialogue, l’échange de connaissances, et ouvrir de nouvelles opportunités pour l’intégration.

Le projet Food Relations a été l’occasion, pour la première fois, de rassembler des initiatives européennes qui placent l’alimentation au cœur de leur projet d’intégration sociale des migrants.

Le rapport est une bonne introduction aux enjeux rencontrés par ces projets dédiés aux ressortissants de pays tiers. Il présente des recommandations qui serviront à tous les projets existants et futurs.

Des projets émanant de toute l’Europe

L’objectif du projet européen Food Relations était d’analyser l’impact des projets basés sur l’alimentation et à destination des ressortissants de pays tiers. Ce terme recouvre de nombreuses situations, comme les réfugiés, les demandeurs d’asile et les migrants, et décrit les personnes qui résident ou transitent dans un pays qui n’est pas leur pays d’origine. Ce groupe peut être très vulnérable, car leurs réseaux sociaux et de soutien, leurs droits, leurs accès à l’emploi, au logement ou à des services de base peuvent être très limités.

Les 35 projets et initiatives analysés par Food Relations couvrent 15 pays de l’Union Européenne. Il s’agit d’utiliser l’alimentation comme un moyen pour créer des espaces de participation, de dialogue interculturel et d’intégration. La plupart de ces initiatives étaient relativement jeunes, créées entre 2014 et 2016.

Les projets participants ont été sélectionnés sur les critères suivants :

  • Sociaux (ex : conditions de travail) ;
  • Pédagogiques (ex : soutien à l’apprentissage d’une langue ou de compétences) ;
  • Environnementaux (ex : pratiques agro écologiques) ;
  • Capacitants (ex : soutien aux droits des femmes).

Un creuset pour l’inspiration

Le rapport décrit et évalue les bonnes pratiques de ces initiatives, pour mettre en évidence leurs forces et leur impact potentiel, et pour montrer à celles à venir qu’il est possible de dépasser les obstacles. Les bonnes pratiques décrites dans le rapport recouvrent de nombreux champs :

  • L’intégration : il est important que ces initiatives soutiennent l’apprentissage de la langue (car c’est l’une des barrières principales à l’intégration), mais aussi de compétences personnelles, et plus généralement, de la confiance et de la responsabilité. Leur but ultime est que le terme « ressortissant de pays tiers » ne soit plus utile !
  • La satisfaction des besoins de base, car tous les pays ou les villes européennes ne mettent pas à disposition les moyens nécessaires. Les initiatives doivent porter une attention particulière à ces aspects pratiques, et également chercher à assurer la sécurité des personnes.
  • La santé mentale et le bien-être : gérer les traumatismes soulevés par la migration ou la situation antérieure de ces personnes, travailler avec ceux dont le statut légal est marqué par l’insécurité, et fournir un accompagnement professionnel lorsque c’est possible.
  • La géographie : les projets urbains peuvent avoir du mal à accéder à du foncier, ou à des baux de long-terme. De bons liens et des partenariats avec les autorités locales ou des groupes de citoyens peut en faciliter l’accès. C’est ce qui peut faire qu’un projet fonctionne ou non. A noter également : la localisation d’un projet est un point clé. Trop loin ou inaccessible, et personne ne pourra y participer. Idem s’il est localisé dans un quartier peu accueillant. Ces aspects doivent être regardés avec attention par les projets qui se lancent.
  • Les routines : offrir des activités récurrentes et stables permet de créer un environnement sécurisant pour des personnes qui peuvent avoir besoin de temps pour s’adapter à leur nouveau pays. Structurer des jours ou des semaines, commencer la journée par la mise en commun des émotions, des ressentis, des réflexions… tout cela peut aider les participants. Ces routines doivent s’appuyer sur la participation et ne pas être trop prescriptives, cependant, afin de permettre la créativité et le développement personnel.
  • Les barrières institutionnelles : les initiatives les plus anciennes sont dans ce domaine une ressource précieuse, car elles ont déjà dû faire face aux administrations et aux procédures locales. Les comprendre est une priorité pour les initiatives qui se montent. Si besoin, il ne faut pas hésiter à faire appel à des professionnels qui permettront à l’équipe de mieux comprendre les statuts juridiques, les enjeux liés à l’accompagnement personnel et également ceux liés à l’intégration sur le marché du travail.
  • La formation : former à l’indépendance économique peut aider les migrants à surmonter leur sentiment d’isolement et de dépendance. Les initiatives qui fournissent une formation dans le domaine de l’alimentation doivent tisser des liens avec des entreprises à but non lucratives qui offrent des débouchés d’emploi crédibles, sans exploitation de la main d’œuvre étrangère. Elles peuvent aussi proposer des formations au-delà des questions alimentaires : recherche d’emploi, mise en page de CV, communication… Elles doivent cependant être transparentes sur les débouchés possibles, et fournir un appui sur les questions juridiques.
  • Les réseaux : il est important que les initiatives tissent des liens avec d’autres plateformes pour faciliter la formation et les débouchés professionnels. Un système de parrainage avec une personne en emploi peut par exemple être mis en place.
  • L’intégration dans la communauté : l’accent ne doit pas seulement être mis sur l’intégration des migrants dans la communauté, mais aussi, sur la participation des habitants, des entreprises et des collectivités du territoire aux projets. L’enjeu ? Réduire les tensions potentielles, et consolider le réseau de soutien. Cela peut passer par des évènements réguliers qui permettent de se rencontrer, comme des dîners.
  • La résilience : deux ressources clés doivent être prises très au sérieux : l’argent et les ressources humaines. Si le premier vient à manquer, le second le fera également, ou cela placera une charge de travail trop importante sur les équipes existantes. Des subventions existent aux niveaux local, national ou européen, pour soutenir les projets dans leurs dimensions sociales, mais aussi environnementales. Diversifier les sources de financement, en mettant en place, par exemple, un café communautaire ou une école de cuisine, peut également aider.

Alimentation et migrations, ou comment cumuler les défis

Les difficultés remontées par les initiatives sont pour la plupart communes aux projets locaux alimentaires, auxquelles viennent s’ajouter les enjeux spécifiques liés aux migrations. Les enjeux clés soulignés sont les suivants :

  • Le financement : absence de financement de long terme, coût du foncier urbain, temps passé sur les demandes de subvention…
  • Le management : prise en compte de la diversité des profils (employés, bénévoles, participants) et donc des besoins…
  • Les différences culturelles et la façon dont sont perçus les étrangers : dépasser les inquiétudes des habitants, trouver des volontaires, gérer les tensions ou les incompréhensions entre les nouveaux arrivants et les résidents installés depuis un peu plus longtemps…
  • Les enjeux de pouvoir : trouver un équilibre entre l’organisation et l’auto-organisation, construire des groupes de travail qui peuvent évoluer…
  • Le genre : comprendre les complexités des participants, et notamment en ce qui concerne le déséquilibre de genres souvent observé dans ces initiatives, avec une proportion plus importante d’hommes parmi les migrants, et de femmes parmi les bénévoles. Valoriser, sans en faire trop, l’importance des femmes dans le projet et dans la société en général.
  • L’échelle : comprendre à la fois le contexte local, mais aussi le global, en participant aux réseaux de projets pour échanger son expérience.

Autant d’éléments qui ne doivent pas arrêter un projet, mais qui doivent être pris en compte dès sa conception.

Quelques conseils pour finir

Au vu de la diversité des initiatives, il est difficile d’établir des recommandations générales, au-delà d’un appel à une meilleure intégration des enjeux environnementaux. Le rapport formule cependant des pistes pour chacune des catégories d’initiatives :

  • Restaurants / traiteurs / cuisiniers : utiliser la gastronomie des pays d’origine des migrants pour qu’ils se sentent bienvenus et faire venir de nouveaux participants. Mais également : organiser des événements spéciaux ou des dîners réguliers, fournir une formation professionnelle, se mettre en réseau avec d’autres entreprises pour créer de nouvelles opportunités, travailler avec des aliments locaux et biologiques lorsque c’est possible.
  • Jardins communautaires : réorganiser les groupes de travail de façon régulière pour éviter les effets de hiérarchie, trouver des jardiniers compétents capables de former les participants, utiliser l’art en complément de l’alimentation pour améliorer l’attractivité du projet, faire pousser des plantes des pays d’origine des migrants, installer des infrastructures qui permettent l’échange et la convivialité (comme une cuisine ou un coin pour faire un feu), mette en place des activités à destination des enfants.
  • Fermes et jardins professionnels : mettre en place des formations professionnelles, payer des salaires décents, communiquer auprès de ses clients.
  • Projets éducatifs : organiser des classes de petite taille avec des groupes hétérogènes, se concentrer sur des aspects pratiques, recruter des personnes dont l’éducation est le métier, impliquer les participants dans l’apprentissage. 

Emma BURNETT

Avril 2020

Urban Food Futures remercie Peter Volz pour sa relecture et ses conseils

Source : Juan Fernandez Gil, Hannes Gerlof, Emilie Fus, Peter Volz, Savannah Bein, AGRONAUTEN organization (2019), Food as a key medium for social inclusion and intercultural dialogue: A taste of lessons learned from European initiatives

Crédits photo : Food Relations Project

ENVIE D’ALLER PLUS LOIN ?

Vous pouvez contacter les initiatives listées dans le rapport ou remercie Peter Volz

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