Relocaliser la production alimentaire : ce ne sont pas que les hectares qui comptent !

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Les stratégies alimentaires des villes accordent souvent une place spécifique à la question de la relocalisation de la production alimentaire, c’est à dire à l’objectif de faire revenir cette production plus près des villes. Un article récent d’Adrien Baysse-Lainé (Université Lumière Lyon 2/INRA) et Colinne Perrin (INRA) attire notre attention sur le fait que ce n’est pas seulement le nombre d’hectares qui compte. Les villes doivent également faire attention à la qualité de la terre. Plus généralement, elles doivent se familiariser avec le secteur agricole pour permettre aux fermes de venir se ré-installer près des villes.

Une politique de relocalisation qui porte ses fruits…

Lorsqu’on parle de « relocalisation » de l’alimentation, des images de ceintures vertes autour des villes viennent à l’esprit, et, associée à cela, l’idée que les villes devraient œuvrer à la restauration de ces ceintures vertes. Cependant, les politiques de relocalisation alimentaire arrivent-elles vraiment à ce résultat ?

Les chercheurs ont étudié la petite ville de Millau, dans le sud de la France. Depuis une dizaine d’années, Millau a développé une politique active de soutien aux circuits courts et à la production locale. Par exemple, la ville travaille depuis 2008 à l’approvisionnement de la cuisine centrale par des produits locaux, et assure une bonne présence des producteurs locaux sur ses marchés. Elle achète également des terres pour les mettre à disposition de fermiers qui produisent des fruits et des légumes en agriculture biologique. Enfin, la Chambre d’agriculture soutient le développement des circuits courts en les rendant visibles des clients potentiels, ou en mettant en relation les fermiers et les commerces alimentaires.

D’une manière générale, la politique de la ville montre des résultats positifs. Même si la proportion d’approvisionnement de la ville en produits locaux reste faible (environ 6%), le nombre d’hectares cultivés proches de la ville et exploités en circuits courts a augmenté d’environ 20% entre 2006 et 2014.

… mais ayant lieu sur des terres moins appropriées ?

Lorsqu’ils ont regardé plus en détail là où cette relocalisation a lieu, les chercheurs ont trouvé que, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les terres de la relocalisation ne sont pas celles sur lesquelles, historiquement, l’alimentation de Millau était produite. Les terres agricoles d’autrefois ont en effet été urbanisées ou utilisées pour d’autres activités (comme par exemple les activités équestres).

Où l’alimentation locale de Millau est-elle produite aujourd’hui ?

  • Premièrement, les productions viennent des plateaux du Larzac. De nombreux néo-ruraux sont venus s’installer dans la région dans les années 1970. La terre n’est pas de très bonne qualité, et, par conséquent, les exploitants agricoles ont besoin de maximiser la valeur ajoutée de leur production en produisant des fruits et des légumes qu’ils vendent en ville.
  • Deuxièmement, les productions sont sur les terres qui longent le Tarn, le fleuve qui traverse la ville. Autrefois utilisées pour le pâturage, ces parcelles ont fait l’objet d’une politique active d’achat par la ville. Cette terre est très fertile car elle peut être irriguée par l’eau du fleuve. Cependant, elle est située en zone inondable. Par conséquent, la collectivité prévoit de mette en place un système d’assurance pour protéger les exploitations agricoles du risque d’inondation.

Par conséquent, la production locale du Millau contemporain a lieu sur les terres laissées libres par l’urbanisation.

Prendre le temps de mieux connaître le monde agricole

L’exemple de Millau permet de tirer quelques conclusions généralisables à toutes les villes :

  • Premièrement, celles-ci devraient porter une attention toute particulière à la protection des terres les plus fertiles dans leur bassin d’approvisionnement. En effet, une fois celles-ci perdues, il peut s’avérer très difficile de retrouver une terre agricole de bonne qualité pour la remplacer.
  • Par ailleurs, les villes devraient toujours avoir en tête que ce n’est pas seulement le nombre d’hectares qui compte, mais aussi leur qualité.

Selon Adrien Baysse-Lainé, co-auteur de l’article, cela soulève une question plus générale sur la façon dont les villes s’emparent du sujet de la production alimentaire. En effet, ces sujets sont relativement nouveaux pour les villes, et leurs services techniques ont en général une connaissance limitée des enjeux agricoles. Cela peut amener à des décalages entre ce que les villes cherchent à faire et ce dont les agriculteurs ont réellement besoin. Par exemple, certaines villes peuvent réserver des terres pour l’installation d’exploitations alors que celles-ci ne peuvent pas être irriguées, ou que les politiques d’urbanisme en vigueur interdisent la construction de certains éléments (comme par exemple, des tunnels ou des serres) dont les fermiers auront besoin. D’autres exemples en France ont montré que les villes sous-estiment parfois le temps nécessaire au parcours d’installation d’un exploitant agricole, et veulent aller trop vite

D’une manière générale, si les villes veulent jouer un rôle dans la relocalisation de leur alimentation, elles devront apprendre à mieux connaître le monde agricole. Cela prendra du temps, mais vaut le coup pour permettre, à terme, une meilleure relocalisation alimentaire.


Albane GASPARD – Novembre 2017

L’auteure remercie Adrien Baysse-Layné pour sa relecture et ses conseils

Source

Baysse-Lainé, A., Perrin, C. (2017), « Les espaces agricoles des circuits de proximité : une lecture critique de la relocalisation de l’approvisionnement alimentaire de Millau », Natures Sciences Sociétés, Vol. 25 (1), January/March 2017, p.21-35

Voir également :

Guide Terres de Lien Agir sur le foncier agricole

Crédit photo : Pixabay

Urban Food Futures – 2017 – Relocaliser la production alimentaire

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